Bernard Pagès
Entre force et poésie

© D.R.
L’œuvre de Pagès possède une dimension physique évidente. Elle semble parfois résulter d’un effort, d’une confrontation avec la matière, d’un équilibre obtenu au prix d’ajustements successifs. Mais derrière cette rudesse se révèle une grande sensibilité aux formes, aux couleurs et aux rythmes. Ses assemblages, parfois monumentaux, sont aussi étonnamment vivants.
Les écuries, 2026 Chaumont-sur-Loire
Depuis la fin des années 1960, Bernard Pagès développe une œuvre sculpturale profondément singulière, construite à partir de matériaux bruts et d’objets ordinaires. Bois, pierres, branches, fer, tôles, briques, béton ou cordages deviennent entre ses mains les éléments d’un vocabulaire plastique qu’il assemble, détourne et transforme.
Chez lui, rien ne semble véritablement dissimulé. Les matériaux conservent leur identité, leurs aspérités, leurs imperfections et les traces de leur fabrication. Pourtant, dès qu’ils sont déplacés de leur usage habituel, rapprochés ou mis en tension, ils acquièrent une présence nouvelle. La sculpture apparaît dans cet écart subtil entre l’objet utilitaire et la forme artistique.
Des matériaux ordinaires pour inventer un autre langage
Né en 1940 à Cahors, dans le Lot, Bernard Pagès arrive à Paris en 1959 et fréquente l’Atelier d’Art sacré. Il commence par la peinture et le dessin avant de s’orienter vers la sculpture, notamment après sa découverte de l’œuvre de Constantin Brancusi.
En 1964, il quitte Paris pour s’installer dans l’arrière-pays niçois. Son enfance dans un environnement rural, au sein d’une famille d’agriculteurs, nourrit durablement son rapport à la matière et aux matériaux du quotidien. Il travaille d’abord avec des moyens rudimentaires, directement au sol, en utilisant de la terre, du plâtre, du bois et de la pierre.
À la fin des années 1960, il se rapproche de plusieurs artistes qui participeront à l’aventure Supports/Surfaces, notamment Claude Viallat, Patrick Saytour et Daniel Dezeuze. Il prend toutefois rapidement ses distances avec le groupe et poursuit une recherche personnelle, à l’écart des mouvements et des appartenances.
Son approche consiste à partir de ce qui est disponible, de ce que l’on trouve ou de ce que l’on utilise habituellement pour construire, réparer ou travailler la terre. Il ne cherche pas à ennoblir artificiellement ces matériaux, mais à révéler leurs possibilités plastiques.
Le critique Yves Michaud a particulièrement bien analysé cette démarche dans Les Marques de la vision. Il souligne l’importance des outils modestes, empruntés aux métiers de la maçonnerie, de la charpente ou de l’agriculture. Chez Pagès, l’instrument de travail et le matériau forment un ensemble cohérent : chacun participe à la naissance de la sculpture. L’art surgit précisément au moment où l’objet ordinaire dépasse, presque imperceptiblement, sa fonction première.
Cette économie de moyens n’a rien d’une pauvreté formelle. Elle traduit au contraire une connaissance très concrète de la matière, de ses résistances et de ses possibilités. Le geste est direct, parfois brutal, mais toujours attentif à ce qui peut advenir de l’assemblage.
L’équilibre, la tension et la verticalité
Au début des années 1970, Bernard Pagès réalise des assemblages de bois, de briques, de ficelle, de métal et de plâtre. Il explore les possibilités de l'emboîtement, de la juxtaposition et de l'assemblage, sans chercher à masquer les raccords. En 1975 apparaissent notamment les Piquets, structures verticales associant différents volumes et matériaux.
Au fil des années, son travail prend une dimension plus monumentale. Les colonnes deviennent l'un de ses grands motifs, mais elles échappent à toute idée de stabilité classique. Elles sont composées de blocs hétérogènes, de pierres, de bois, de béton ou de ferraille, dont les différences de poids, de texture et de couleur créent des équilibres parfois surprenants.
Certaines sculptures semblent tenir par miracle. D'autres donnent l'impression d'une croissance organique, d'une architecture improvisée ou d'un assemblage en pleine transformation. La matière paraît animée par des forces contradictoires : pesanteur et élévation, résistance et fragilité, immobilité et mouvement.
La sculpture devient alors une véritable expérience physique. Elle ne se contente pas d'occuper l'espace : elle en éprouve les limites, joue avec les appuis et sollicite notre perception de l'équilibre.
Au Domaine de Chaumont-sur-Loire : les Écuries
J'ai également photographié les œuvres de Bernard Pagès présentées dans les Écuries du Domaine de Chaumont-sur-Loire.
Dans cet espace patrimonial, la rencontre entre les sculptures et l'architecture prend une autre dimension. Les œuvres dialoguent avec les volumes du lieu, ses murs et ses proportions. Les matériaux bruts semblent trouver dans cet environnement une résonance particulière.
La présentation met notamment en évidence le travail de la verticalité, caractéristique de plusieurs recherches de l'artiste. Les assemblages associent des éléments de bois, de pierre et d'autres matières, dont les différences de poids et de texture produisent des équilibres inattendus.
Ce qui frappe, c'est cette manière de faire tenir ensemble des éléments qui, à première vue, ne semblent pas destinés à se rencontrer. Les sculptures ne cherchent pas à dominer l'espace par leur monumentalité. Elles semblent plutôt négocier leur présence, trouver leur point d'appui et composer avec les contraintes du lieu.
La matière conserve sa rudesse, mais l'assemblage lui donne une nouvelle dimension. Une forme de poésie naît de cette transformation discrète, de ce passage entre le matériau ordinaire et l'œuvre.
Le Toupet, 2005
Bois de peuplier, fer rond oxydé et forgé, 385 × 350 × 185 cm.
Les Fléaux, 1994
Ensemble de sept sculptures, béton coloré, tôle, acier torsadé et oxydé, bois de châtaignier, 285 × 1 250 × 310 cm.
Torses I : tube carré peint et bois d'amandier calciné, 210 × 620 × 410 cm.
Au Domaine de Kerguéhennec : Dispersion, 2017
En 2017, le Domaine de Kerguéhennec, dans le Morbihan, accueille l'exposition Dispersion, consacrée aux sculptures de Bernard Pagès. Dans ce cadre paysager, ses œuvres trouvent un environnement particulièrement favorable. Le dialogue entre les matériaux et la nature, entre les formes construites et le paysage, devient immédiatement perceptible.
J'ai réalisé plusieurs photographies de cette exposition, dont certaines rendent compte de la diversité des assemblages et de leur présence dans l'espace.
Le Toupet, 2005
Dans Le Toupet, le bois et le métal composent une structure ample et expressive. Le fer, travaillé et oxydé, dialogue avec les éléments de peuplier. L'ensemble semble à la fois construit et animé, comme si les matériaux avaient conservé le mouvement de leur transformation.
Les Fléaux, 1994
Avec Les Fléaux, Pagès déploie un ensemble de sept sculptures dont la répétition crée un rythme dans l'espace. Les éléments de béton, de métal et de bois forment une composition monumentale, presque une installation architecturale. La diversité des matières et des formes donne à l'ensemble une présence à la fois brute et dynamique.
Torses I et II, 2005 et 2006
Dans ces deux sculptures, le rapprochement du bois brûlé et du métal peint crée un contraste saisissant. Le bois porte les traces du feu, sa couleur sombre et sa surface irrégulière, tandis que les structures métalliques introduisent une géométrie plus construite. Le titre évoque le corps humain, mais les formes restent ouvertes à l'interprétation : elles suggèrent des présences, des fragments, des silhouettes.
Colonne, dite La Vieille Dame, 1981
Cette colonne associe des éléments minéraux et végétaux transformés par le travail de l'artiste. Loin de la verticalité régulière d'une colonne architecturale, elle se construit par strates et par contrastes. Elle semble porter en elle une histoire, comme un assemblage de fragments ayant traversé le temps.
Le Balcon sur la mer, 2009
Avec cette œuvre, le métal devient un matériau expressif, travaillé dans ses textures et ses couleurs. L'oxydation et les surfaces dorées introduisent un contraste entre la rudesse industrielle et une dimension presque précieuse. Le titre ouvre une autre lecture : celle d'une architecture imaginaire, d'un espace de contemplation suspendu dans le paysage.
À Kerguéhennec, ces sculptures ne semblent jamais simplement posées dans le parc. Elles entretiennent avec leur environnement une relation faite de correspondances, de résistances et de décalages. Le paysage devient un prolongement de l'œuvre, et chaque déplacement du regard révèle de nouveaux rapports entre les formes.
Photographies : Domaine de Kerguéhennec, exposition Dispersion, 2017.
Une sculpture entre force et poésie
Bernard Pagès a construit une œuvre qui échappe aux catégories habituelles. Ni tout à fait minimaliste, ni véritablement expressionniste, sa sculpture emprunte aux gestes de l'artisan, aux techniques de construction et aux formes de la nature, sans jamais se réduire à ces références.
Son travail repose sur une connaissance intime des matériaux et sur une attention constante aux rapports de force qui les unissent. Il sait qu'un assemblage peut tenir à peu de chose, qu'une légère modification peut transformer l'équilibre d'une composition. Cette fragilité maîtrisée donne à ses œuvres une présence particulière.
Avec le temps, ses sculptures deviennent parfois plus colorées, plus amples, plus audacieuses. Leurs formes peuvent prendre une dimension presque baroque, sans perdre le lien avec les matériaux modestes qui sont à leur origine.
C'est sans doute ce qui me touche dans cette œuvre : cette capacité à faire surgir une forme inattendue à partir de presque rien. Un morceau de bois, une tôle, une pierre ou un assemblage de briques peuvent devenir les éléments d'une construction nouvelle, à la fois physique et poétique.
Chez Bernard Pagès, la sculpture ne cherche pas à effacer la matière pour imposer une forme idéale. Elle révèle au contraire ce que la matière contient déjà de possibilités, de tensions et d'énergie. Elle nous rappelle que l'art peut commencer là où l'usage s'arrête, dans ce léger déplacement qui transforme un objet ordinaire en une présence singulière.
Bernard Pagès est décédé le 13 octobre 2026, laissant une œuvre majeure, profondément attachée à la matière, au geste et à l'expérience de l'espace.
Pour en savoir plus
- Domaine de Chaumont-sur-Loire • Bernard Pagès, Les Écuries
- Galerie Ceysson & Bénétière • Bernard Pagès
- Réseau Documents d'artistes • Bernard Pagès
- Galerie Issert • Bernard Pagès








