François Morelet
La géométrie, la lumière
et le jeu

Photo : ©D.R.
François Morellet (1926–2016) est l’une des grandes figures de l’abstraction géométrique française. Peintre, sculpteur et créateur d’installations, il a développé pendant plus de soixante ans une œuvre singulière, fondée sur des formes simples, des règles précises et une liberté qui laisse volontiers intervenir le hasard. Des tableaux aux façades des bâtiments, des rubans adhésifs aux tubes de néon, il n’a cessé de déplacer les frontières de l’art pour l’inscrire dans notre environnement quotidien.
Son travail se distingue par une apparente simplicité qui dissimule une grande inventivité. Lignes, grilles, cercles, segments et réseaux géométriques composent un vocabulaire qu’il décline à travers des systèmes de construction souvent rigoureux, mais jamais dénués d’humour. Chez Morellet, la géométrie n’est pas un exercice froid : elle devient un terrain d’expérimentation, un jeu avec la perception et une manière de transformer notre regard sur les lieux qui nous entourent.
De la peinture à l’abstraction géométrique
Né en 1926 à Cholet, dans le Maine-et-Loire, François Morellet se forme en grande partie en autodidacte. Après une première période figurative, il s’oriente vers l’abstraction au début des années 1950. Il découvre notamment les recherches des artistes abstraits et constructifs, dont Piet Mondrian et Max Bill, et s’intéresse aux possibilités offertes par les formes géométriques élémentaires.
À partir de 1952, il élabore des compositions fondées sur des règles simples : répétitions, répartitions, superpositions et orientations de lignes. Ses premières trames font apparaître des réseaux de droites qui se croisent et produisent des effets optiques. La composition n’est plus seulement le résultat d’une décision intuitive ; elle découle d’un système défini à l’avance.
Cette méthode constitue l’un des principes essentiels de son travail. Morellet cherche à limiter la part de décision personnelle de l’artiste, traditionnellement associée à l’inspiration et à l’expression individuelle. Il préfère établir une règle, puis en observer les conséquences visuelles. Le hasard peut lui-même devenir un paramètre de création, introduisant une part d’imprévu dans un dispositif pourtant méthodique.
Cette démarche n’exclut ni la fantaisie ni l’ironie. Au contraire, la rigueur du système lui permet de s’affranchir des conventions et de multiplier les expériences.
Le GRAV : faire de l’art une expérience
Au début des années 1960, François Morellet participe à l’aventure du Groupe de recherche d’art visuel (GRAV), fondé en 1961 avec notamment Julio Le Parc, Francisco Sobrino, Horacio García Rossi, Joël Stein et Jean-Pierre Yvaral.
Les artistes du groupe souhaitent renouveler profondément la relation entre l’œuvre et le spectateur. Ils explorent les phénomènes optiques, le mouvement, la lumière et les effets de perception, en privilégiant une approche expérimentale plutôt que la seule expression individuelle.
L’œuvre ne doit plus nécessairement être contemplée à distance, comme un objet autonome. Elle peut agir sur le regard, perturber les repères et transformer l’expérience du visiteur. Cette volonté de sortir l’art de ses cadres habituels annonce une partie importante des installations que Morellet développera par la suite.
En 1963, il commence à utiliser des tubes de néon, matériau industriel qui deviendra l’une des signatures de son œuvre. La lumière artificielle lui permet de dessiner directement dans l’espace, de prolonger ses lignes au-delà de la toile et de faire dialoguer ses formes avec l’architecture.
Le néon, ou comment dessiner dans l’espace
Avec les néons, François Morellet franchit un seuil décisif. La ligne n’est plus simplement peinte ou tracée sur une surface : elle devient lumineuse, se détache du mur et prend possession de l’espace.
Ses installations jouent sur les angles, les rythmes, les intersections et les décalages. Elles peuvent sembler répondre à une logique mathématique, mais leur perception varie selon le lieu, la distance et le déplacement du spectateur. Une forme géométrique apparemment élémentaire devient ainsi une expérience visuelle mouvante.
À partir des années 1970, Morellet accentue encore son intérêt pour l’espace architectural. Il intervient directement sur les murs, les sols, les plafonds et les façades, utilisant aussi bien le métal, le bois, le grillage ou l’adhésif que la lumière. L’œuvre ne se limite plus à un objet que l’on accroche : elle s’intègre à un lieu, en modifie la lecture et invite à le regarder autrement.
Ses interventions prennent alors une dimension particulière dans l’espace public. Elles rencontrent les usages quotidiens, s’adressent à des passants qui ne sont pas nécessairement venus voir de l’art et introduisent une part de surprise dans leur environnement.
L’humour reste présent, jusque dans les titres de ses œuvres, souvent fondés sur des jeux de mots ou des détournements. Derrière la rigueur géométrique se cache un artiste qui aime déjouer les attentes et rappeler que l’art peut aussi être une source de plaisir.

Destabilisation de François Morellet
Comme certaines de des œuvres de François Morellet, Destabilisation est le résultat de sa recherche dans le domaine de la géométrie et des formes mathématiques, résumées dans l'architecture du piétement de cette table, une sorte de tracé d'un cube incliné, sur le point de tomber.
Destabilisation est un objet de design minimale, renforcée par la transparence du plan de travail en verre, lui donnant ainsi toute sa légèreté. Une œuvre résolument contemporaine.
À Nantes, De temps en temps : une œuvre qui fait la pluie et le beau temps
En 2010, François Morellet réalise De temps en temps, une installation lumineuse sur les façades de l’immeuble Harmonie Atlantique, situé sur l’île de Nantes, en bord de Loire. L’œuvre prend place dans un parcours d’art public qui compte plusieurs interventions de l’artiste dans la ville.
Le principe est aussi simple qu’inattendu : cette grande composition de néons fonctionne comme un indicateur météorologique. Elle propose, avec un décalage de quatre heures, une représentation graphique du temps qu’il fera. Trois dessins lumineux peuvent apparaître sur les façades : des arcs de cercle blancs pour les nuages, des segments bleus pour la pluie et un arc de cercle rouge pour le soleil.
La géométrie devient ici un langage immédiatement accessible. Quelques lignes et quelques courbes suffisent à évoquer un phénomène naturel, à l’échelle d’un bâtiment. L’œuvre transforme l’architecture en support d’un dessin urbain qui change au fil du temps.
J’aime particulièrement cette manière qu’a Morellet de faire entrer l’art dans la vie quotidienne sans lui imposer de discours. De temps en temps est à la fois une installation monumentale et une proposition ludique, presque un clin d’œil adressé aux passants. Son titre lui-même joue sur le temps qu’il fait et le temps qui passe.
L’œuvre n’est jamais tout à fait identique à elle-même : elle varie selon la situation météorologique et renouvelle la perception du bâtiment. Au lieu de proposer une forme figée, Morellet imagine un dispositif qui s’inscrit dans le rythme de la ville.
J’ai photographié de nuit les différentes variantes de cette sculpture lumineuse. Ces images permettent de conserver la trace de ses apparitions successives, tout en rappelant ce qui fait la particularité de l’œuvre : sa capacité à changer, à surprendre et à s’inscrire dans le quotidien.


Réinstallations au Centre Pompidou : une rencontre
En 2011, le Centre Pompidou consacre à François Morellet l’exposition Réinstallations, présentée du 2 mars au 4 juillet. L’artiste choisit d’y réunir vingt-six installations conçues pour des lieux et des circonstances différents, certaines anciennes, d’autres plus récentes. Beaucoup de ces œuvres sont éphémères : elles sont pensées pour un espace précis, puis démontées à la fin de l’exposition ou de la manifestation qui les accueille.
Le projet est donc singulier. Il ne s’agit pas simplement de rassembler des œuvres dans un musée, mais de les réinstaller, de leur redonner corps dans un nouvel environnement et de permettre au public de découvrir des propositions qui, autrement, seraient restées peu visibles.
Les matériaux sont variés : néons, lignes tracées sur les murs, adhésifs, structures de bois ou éléments empruntés à l’environnement. L’exposition révèle la continuité d’une recherche qui, depuis les années 1960, n’a cessé d’interroger les relations entre géométrie, espace, lumière et perception.
J’ai eu la chance de croiser François Morellet lors du vernissage de cette exposition, dans le salon de l’exposition. J’étais accompagné de la commanditaire de De temps en temps, l’installation nantaise dont nous avions pu suivre les différentes manifestations lumineuses.
Ce moment a été l’occasion de lui faire dédicacer son livre. J’en ai conservé une photographie, souvenir de cette rencontre avec un artiste dont j’avais déjà découvert le travail à travers ses interventions dans l’espace public.
Il y avait quelque chose de particulièrement intéressant dans ce rapprochement entre l’œuvre de Nantes et l’exposition parisienne. D’un côté, une installation conçue pour vivre au rythme d’une ville, visible par tous et soumise aux variations du temps ; de l’autre, des œuvres réinstallées au musée, qui permettaient de comprendre combien la relation au lieu était essentielle dans sa démarche.
Dans les deux cas, Morellet ne se contente pas de produire une forme : il construit une situation. Il transforme un mur, une façade ou une salle en terrain d’expérimentation, et le spectateur devient partie prenante de cette expérience.

François MORELLET, Trames superposées de 1959/60, 1978

François MORELLET, Trames superposées de 1959/60, 1978

Gesticulation no 15, 2009
6 white neon tubes 125 cm, high voltage cables, transformer, unique, 340 x 200 cm
© Annely Juda Fine Art
Une œuvre entre rigueur et liberté
François Morellet a profondément renouvelé la place de l’art dans l’espace. Son œuvre montre qu’une règle simple peut engendrer une grande diversité de formes, que le hasard peut devenir un outil de création et qu’une intervention minimale peut transformer la perception d’un lieu.
Ses lignes et ses néons ne cherchent pas à représenter le monde. Ils en proposent une autre lecture, fondée sur les rythmes, les tensions, les répétitions et les jeux de lumière. Cette abstraction, loin d’être coupée de la réalité, s’y confronte directement lorsqu’elle s’inscrit dans l’architecture ou dans la ville.
C’est sans doute ce qui me touche dans son travail : cette capacité à associer une grande rigueur de construction à une véritable liberté de regard. Derrière l’apparente simplicité d’un tracé, il y a toujours un jeu, un déplacement, une possibilité inattendue.
Avec De temps en temps, quelques segments et quelques arcs lumineux suffisent à faire d’une façade un dessin vivant. Avec Réinstallations, des œuvres conçues pour disparaître retrouvent une présence et une nouvelle actualité. Dans les deux cas, François Morellet nous rappelle que l’art n’a pas besoin de s’imposer pour transformer notre perception : il lui suffit parfois de déplacer une ligne, d’allumer une lumière ou de modifier notre manière de regarder ce qui nous entoure.



