Jean-Jacques Lapoirie
La matière, les signes
et la trace

Jean-Jacques dans mon atelier © Laurent Marre
Jean-Jacques Lapoirie était un plasticien au sens plein du terme. Il ne se limitait pas à peindre sur une surface : il travaillait la surface elle-même, la creusait, la griffait, l’incisait, jusqu’à faire du matériau une composante essentielle de l’œuvre.
Panneau de particules gravé et teinté.
© Jean-Jacques Lapoirie
Une rencontre autour de Signes et Traces
J’ai rencontré Jean-Jacques Lapoirie en exposant à ses côtés au Salon Comparaisons, au sein du groupe Signes et Traces, alors dirigé par Riccardo Licata. Quelques années plus tard, Jean-Jacques lui a succédé à la tête du groupe, reprenant cette responsabilité qui, avec le temps, était devenue trop lourde pour Licata.
Au fil des salons, nous avons appris à nous connaître. J’ai eu la chance de retrouver Jean-Jacques à plusieurs reprises dans nos ateliers respectifs. Nous y avons partagé de longues conversations autour de nos recherches, de nos doutes, de nos expériences et de cette nécessité, propre à chacun, de trouver son propre langage plastique.
J’aimais ces échanges, où il était moins question de discours sur l’art que de la réalité du travail, de ce qui se joue dans l’atelier, au contact de la matière. Derrière l’artiste, je découvrais un homme profondément engagé dans sa recherche, attentif aux signes les plus élémentaires et à ce qu’ils peuvent révéler de notre rapport au monde.
Jean-Jacques Lapoirie nous a quittés en 2025. Je souhaite ici évoquer son travail et garder la mémoire de ces rencontres.
La matière comme point de départ
Il avait choisi le panneau de particules de bois agglomérées, un matériau contemporain qu’il soumettait à un travail minutieux de gravure et de peinture. Sous ses interventions, cette matière industrielle se métamorphosait. Elle pouvait évoquer la pierre, le métal, l’ardoise ou une paroi ancienne, altérée par le temps. Le tableau semblait alors porter en lui sa propre histoire, comme si les signes avaient lentement émergé de son épiderme.
La couleur, volontairement restreinte — ocres, beiges, gris, noir et blanc — ne cherchait pas à produire un effet décoratif. Elle accompagnait les reliefs, révélait les incisions et faisait vibrer la surface. Les lignes gravées devenaient des signes autonomes, dont la présence tenait autant à leur forme qu’à la résistance de la matière.
Cette recherche se prolongeait dans ses œuvres en pâte à papier, qu’il préparait lui-même à partir de papiers de récupération. Pigmentée et travaillée directement, la pâte ne constituait plus un support destiné à recevoir une image : elle devenait l’œuvre elle-même. La création et la fabrication se confondaient dans un même geste.
Cette manière de faire m’intéresse particulièrement : la matière ne sert plus de fond à une représentation. Elle devient le lieu même de l’apparition.
Les signes plutôt que les images
Lapoirie se méfiait de l’image explicite. Son travail ne cherchait pas à représenter fidèlement le réel, mais à faire naître une sensation, une tension, une présence. Les lignes, les sillons et les empreintes s’organisaient sur des surfaces souvent proches du monochrome. Ils pouvaient se répondre, s’opposer, se croiser ou s'interrompre, comme les éléments d'une écriture dont nous ne posséderions pas la clé.
Il puisait dans un vocabulaire de formes élémentaires : rectangles, croix, triangles, cercles, réseaux, impacts. Le rectangle pouvait suggérer une porte ou une ouverture ; la croix, marquer une oblitération ou affirmer une présence ; les intersections et les impacts introduisaient des directions, des forces et des ruptures.
Mais ces signes ne se laissaient pas enfermer dans une signification unique. Ils demeuraient ouverts à l’interprétation, entre construction et effacement, ordre et désordre, apparition et disparition.
Jean-Jacques évoquait volontiers la musique et la poésie pour situer sa démarche. Cette proximité me paraît éclairante : comme une note ou un rythme, une ligne gravée peut produire une émotion sans raconter une histoire. Elle agit par sa tension, sa répétition, son interruption ou son silence.
Il s’agissait moins de donner un sens que de créer les conditions d’une sensation, moins d’expliquer que de laisser regarder.
Une œuvre à découvrir avec le temps
Chez Jean-Jacques Lapoirie, les mots eux-mêmes formaient une sorte de répertoire intime : pierre, sable, roche, terre, fissure, impact, trajectoire, intersection, fracture, griffure, trace. Ils disent son attachement aux matériaux, mais aussi son intérêt pour ce qui survient, ce qui s’inscrit et ce qui demeure.
Son travail me rappelle que la peinture et les arts plastiques ne sont pas nécessairement affaire de représentation. Une œuvre peut naître d’une simple incision, d’un accident de surface ou d’un signe presque imperceptible. Encore faut-il lui donner assez de présence pour qu’il devienne autre chose qu’une marque. C’est dans cet espace, entre matière et pensée, que se situait la recherche de Jean-Jacques. En 2024, la Fondation Taylor lui a décerné le prix Paul Ambille, distinction qui est venue saluer un parcours singulier et une œuvre développée à travers différentes techniques.
Je garde de lui le souvenir de nos conversations d’atelier, de ces moments où deux artistes confrontent leurs expériences sans nécessairement chercher à se convaincre. Chacun poursuit son chemin, mais quelque chose circule : une question, une intuition, une manière de regarder.
Aujourd’hui, son absence donne à ces échanges une résonance particulière. Ses œuvres, elles, continuent de porter ce qui l’animait : le désir de faire surgir, dans la matière la plus humble, des signes capables de nous atteindre sans jamais tout nous révéler.
Une œuvre n’a pas toujours besoin de nous dire quelque chose. Parfois, elle nous apprend simplement à regarder autrement.
De gauche à Droite :
Champ 5, 2008, peinture sur papier, 193 x 130 mm
Empreintes, pâte à papier, 100 x 40 cm
Sables en errance, 2008, pâte à papier 120 x 60 cm



